4

Nuclear waste management aux États-Unis : pourquoi je pense que la France va perdre une bataille qu’elle aurait dû gagner

Nuclear waste management aux États-Unis : pourquoi je pense que la France va perdre une bataille qu'elle aurait dû gagner

Nuclear waste management aux États-Unis : pourquoi je pense que la France va perdre une bataille qu’elle aurait dû gagner

Cet article, c’est une tribune. Je l’écris parce que je suis fatiguée de voir des dirigeants français me dire “le marché US n’est pas mûr pour notre offre déchets nucléaires” alors que ce qui se passe vraiment, c’est qu’ils n’y vont pas et que pendant ce temps, les Américains construisent leurs solutions.

Le nuclear waste management déchets USA est en train de basculer sous nos yeux, et la France a un savoir-faire reconnu mondialement (La Hague, Cigéo, Andra) qui devrait lui ouvrir grand les portes. Mais on ne capitalise pas. Pendant qu’on attend que Cigéo ouvre, les Américains avancent sur leurs propres solutions, avec des fournisseurs canadiens, britanniques, suédois, et de plus en plus japonais.

Voilà mon analyse, tranchée, sur ce qui se passe vraiment, et ce qu’il faut faire si vous êtes industriel français dans le nucléaire. Vous pouvez ne pas être d’accord avec moi, c’est une opinion. Mais elle est fondée sur six ans de terrain.

Le contexte : les USA n’ont toujours pas de stockage géologique opérationnel

Petit rappel du contexte américain. Yucca Mountain, le projet de stockage géologique des déchets HA-VL américains, a été lancé en 1987 et est techniquement enterré depuis 2010 (Obama administration). Aucune alternative n’a été ouverte depuis. Source : GAO Report 2024, “Spent Nuclear Fuel Disposal Strategy”.

Conséquence : 86 000 tonnes de combustible usé sont stockées en piscine ou en cask sec sur les 75 sites nucléaires américains. Ce stock augmente de 2000 tonnes par an. La gestion de ces volumes coûte aux opérateurs environ 2 milliards de dollars par an, payés au final par les contribuables via le Nuclear Waste Fund (qui devait financer Yucca Mountain et qui dort sur 50 milliards de dollars).

En 2020, le Congrès a voté une approche dite “consent-based” pour identifier des sites de stockage interim consolidés. Deux candidats sont sur la table : Holtec (au Nouveau-Mexique) et ISP-Interim Storage Partners (au Texas). Les deux ont obtenu leur licence NRC. Aucun n’est opérationnel parce que les États concernés ont posé des recours.

Mon diagnostic : ce blocage va durer. Les USA n’auront pas de solution structurelle avant 2035-2040. Pendant ce temps, le marché de la gestion intérimaire et des solutions de conditionnement explose. C’est là que se font les contrats des dix prochaines années.

Pourquoi la France devrait dominer ce marché (et pourquoi elle ne le fait pas)

La France a probablement l’écosystème déchets nucléaires le plus complet au monde. Andra gère le stockage des déchets FA-VL et MA-VL avec des centres opérationnels (CSA Aube, Cires). Orano fait le retraitement à La Hague (1700 tonnes/an, soit 50 % du retraitement mondial). Cigéo, en projet, sera le premier stockage géologique profond mis en service en Europe occidentale.

Sur le papier, on devrait être les leaders mondiaux à l’export. Sur le terrain, on est très en retrait. J’ai compté début 2026 les contrats actifs de fournisseurs français sur le marché US des déchets nucléaires : moins de 30 millions d’euros cumulés. À comparer avec les Britanniques (Sellafield, BNS, Westinghouse) qui ont environ 250 millions, ou les Suédois (SKB, Studsvik) qui ont 180 millions. Sources : déclarations CA des sociétés concernées, plus mes propres notes terrain.

Pourquoi ce décalage ? Trois raisons que je vois clairement.

D’abord, le réflexe culturel français qui considère que le nucléaire civil et la défense ne se parlent pas. Aux USA, c’est l’inverse : le DOE gère les déchets de la défense (Hanford, Savannah River) ET les déchets civils, avec les mêmes prestataires. Si vous n’êtes pas qualifié sur les deux, vous perdez la moitié du marché.

Ensuite, le manque de présence US permanente. Les opérateurs américains exigent un point de contact local, des bureaux US, et des avocats américains. Beaucoup de nos boîtes opèrent depuis la France avec déplacements ponctuels. Insuffisant.

Enfin, la timidité commerciale. Les Anglais et les Suédois prospectent agressivement, font du lobbying à Washington, financent des études dans les think tanks (CSIS, Brookings, ITIF). Les Français regardent les opportunités passer.

Le marché qui s’ouvre vraiment : trois segments à viser maintenant

Au lieu d’attendre une solution structurelle US qui ne viendra pas avant 15 ans, voici les trois segments où vous pouvez vendre dès 2026.

Segment 1 : les Dry Storage Casks et leur gestion. Les USA stockent leurs déchets en casks secs (Hi-Storm Holtec, NUHOMS Areva-Orano, NAC International). Ce marché représente 800 à 1200 millions de dollars par an, en croissance, et reste accessible aux fournisseurs étrangers. Orano est déjà présent via Areva NP USA, mais des niches existent sur les composants (joints, instrumentation, blindages).

Segment 2 : la décontamination et le conditionnement des déchets de faible et moyenne activité. Les centres de stockage US (Clive, Andrews, Hanford) traitent annuellement 200 000 m3 de déchets. Les techniques avancées de réduction volume, de stabilisation, et de traçabilité radiologique sont des sujets où l’expertise française a une avance. Marché : 400-600 millions de dollars par an.

Segment 3 : les services R&D pour les solutions futures. Le DOE finance massivement la recherche sur des solutions long terme via les Idaho National Lab, Savannah River, Pacific Northwest. Les contrats de recherche pour fournisseurs étrangers sont possibles via les Cooperative Research and Development Agreements (CRADAs). Marché en forte croissance : 200-400 millions par an, avec marges plus élevées.

Si je devais arbitrer pour un industriel français qui démarre, je viserais segment 2 en priorité. Cycle de vente plus court (12-18 mois), tickets accessibles (500 K à 5 M$), et match parfait avec l’expertise française.

Les trois acteurs US qu’il faut connaître

Premier acteur : EnergySolutions. Basé à Salt Lake City, c’est l’opérateur du centre de stockage de Clive, Utah. Premier prestataire commercial du marché LLW US. Ils sous-traitent une partie de leurs services techniques. Approchable via leur procurement office. Chiffre d’affaires : 1,2 milliard de dollars en 2024.

Deuxième acteur : WCS-Waste Control Specialists. Basé à Andrews, Texas. Opérateur du centre de stockage des déchets MA-VL faiblement actifs et candidat à un site interim consolidé. Un peu plus difficile à approcher commercialement, mais ouvert si vous arrivez avec une techno qu’ils n’ont pas en interne.

Troisième acteur : les opérateurs eux-mêmes pour leur stockage on-site. Constellation Energy (anciennement Exelon Generation) gère le stockage cask sec sur la plupart de ses sites. Duke Energy, Dominion, et NextEra aussi. Ces opérateurs cherchent des solutions de monitoring avancé et de qualification long terme des casks.

Mon conseil : démarrez par un opérateur (Constellation, Duke, Dominion) avec un sujet de niche, plutôt que par EnergySolutions où vous êtes en concurrence directe avec leurs sous-traitants historiques. Cycle plus court, marge meilleure, moins de bureaucratie.

L’angle politique qu’il ne faut pas ignorer

Dernier point qui peut sembler annexe mais qui ne l’est pas : la dimension politique du nuclear waste management aux États-Unis.

Le sujet déchets nucléaires est extrêmement sensible politiquement aux USA. Tout projet de stockage déclenche des oppositions locales (NIMBY) et des recours judiciaires qui durent des années. Les opérateurs et prestataires qui réussissent dans ce métier savent gérer la dimension community engagement, la communication publique, et le travail avec les autorités locales.

Pour vous, fournisseur français : si votre offre touche directement le stockage ou le transport, vous devez vous associer avec un cabinet US de communication publique. C’est un métier en soi, et c’est aussi cher que l’ingénierie. Budget typique : 300-600 K$/an pour une présence active dans les communautés concernées.

Si votre offre est purement technique (instrumentation, robotique, procédés), vous pouvez rester en arrière-plan. Mais sachez que vos clients US auront toujours un volet politique à gérer, et que votre capacité à les aider ou au minimum à ne pas les compliquer sera évaluée.

Ce que je conseille concrètement

Je termine cette tribune par trois recommandations directes pour les industriels français qui pourraient adresser ce marché.

Premièrement : arrêtez d’attendre. La fenêtre commerciale est ouverte 2026-2030. Au-delà, les positions seront figées par les acteurs qui se sont installés maintenant.

Deuxièmement : investissez dans une présence US opérationnelle. Pas un commercial qui voyage, mais un bureau, deux personnes minimum, des avocats US. Coût : 1,5-2,5 millions d’euros sur trois ans. Sans ça, vous ne gagnez pas.

Troisièmement : ne vendez pas votre techno française aux États-Unis. Vendez votre solution à un problème US, en vous inspirant de votre expérience française. La nuance est cruciale. Personne aux USA n’achète “la technologie Andra”. Beaucoup achètent une solution qui réduit leur volume de déchets de 40 %, qui se trouve avoir été développée en France.

Pour creuser, lisez mon guide complet sur les opportunités nucléaire et hydrogène aux États-Unis qui couvre le panorama. L’article sur la NRC et la régulation nucléaire américaine détaille le cadre réglementaire applicable. Et le panorama du marché des advanced reactors pour les opportunités nouvelles générations qui produiront aussi leurs propres déchets.

Si vous voulez en débattre ou tester votre stratégie sur ce marché, on peut prendre 30 minutes. Je ne suis pas neutre sur ce sujet — vous l’avez compris — mais j’ai des données et un point de vue que peu de gens partagent dans le secteur français.

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *