Home » Blog » SALES & PROSPECTION » Pitch US : Structurez votre discours autour du problème client (et oubliez votre solution)
C’est une scène que j’ai vue des dizaines de fois. Et à chaque fois, ça me brise un peu le cœur.
Imaginez Thomas (nom changé, of course), un fondateur français brillant. Il a développé une technologie d’IA révolutionnaire pour la logistique. Il a des doctorants dans son équipe, des brevets, et une traction solide en Europe. Il décroche enfin un rendez-vous avec un VP Supply Chain d’un géant américain du retail.
Le call commence. Après les politesses d’usage, Thomas lance ses slides.
Il commence par l’histoire de l’entreprise. Puis il explique la genèse de la technologie. Il détaille l’architecture de son réseau de neurones, la robustesse de son code, et la qualité de ses serveurs. Il est passionné, précis, exhaustif. C’est une démonstration technique impeccable.
À la minute 12, je vois le VP américain jeter un coup d’œil discret à sa montre (ou à ses emails sur son deuxième écran).
À la minute 20, le prospect l’interrompt poliment : “Listen, Thomas, this looks impressive. Send us some documentation, and we’ll get back to you if we have a use case.”
Click. Fin de l’appel.
Thomas pense qu’il a fait une bonne présentation. Il pense que la balle est dans leur camp. Moi, je sais que le deal est mort.
Pourquoi ?
Parce que Thomas a passé 20 minutes à parler de sa solution, sans jamais avoir validé le problème du client.
Selon une étude de Forrester1, les acheteurs B2B effectuent la majorité de leurs recherches avant même de parler à un commercial. S’ils acceptent de vous parler, ce n’est pas pour entendre une brochure lue à voix haute. C’est pour comprendre comment vous allez résoudre leur douleur spécifique.
Dans cet article, on va retourner votre script. Je vais vous montrer comment adopter la structure “Problem-First” qui résonne immédiatement avec la psychologie pragmatique américaine, et comment transformer vos présentations en machines à closer.
Le choc des cultures : logique cartésienne vs pragmatisme américain
Pour comprendre pourquoi nos pitchs échouent souvent outre-Atlantique, il faut remonter… à l’école.
En France, nous sommes les enfants de Descartes. On nous apprend à raisonner, à démontrer, à construire une thèse, une antithèse et une synthèse. Pour nous, la crédibilité vient de la démonstration du comment. Si j’explique brillamment la complexité de ma technologie, alors je prouve ma compétence. C’est ce que l’experte en management interculturel Erin Meyer appelle le raisonnement “Principles-first” (les principes d’abord).
Aux États-Unis ? C’est l’inverse. C’est une culture “Applications-first”.
L’école américaine, et par extension le business américain, valorise le pragmatisme. La théorie importe peu si le résultat n’est pas là. Le dirigeant américain ne se demande pas “Est-ce que cette technologie est élégante ?”, il se demande “So what?” (Et alors ? Qu’est-ce que ça change pour moi ?).
Quand vous commencez votre pitch par “Nous avons été fondés en 2018 et nous sommes leaders en algorithmique…”, le cerveau de votre interlocuteur américain se met en veille. Il ne voit pas le rapport avec ses objectifs trimestriels.
C’est frustrant pour un esprit français, je sais. On a l’impression de “dumb down” (simplifier à l’excès) notre propos. Mais ce n’est pas de la simplification, c’est de la focalisation.
Si vous ne répondez pas à la question “Quel problème résolvez-vous ?” dans les 60 premières secondes, vous perdez votre audience. Aux US, le temps est une commodité plus précieuse que l’argent. Le gaspiller avec du contexte inutile est un manque de respect professionnel.
Pourquoi le "problem-first" est la seule option aux USA
Il y a une autre réalité à prendre en compte : la saturation du marché américain.
Pour chaque solution, il existe 50 concurrents. Les décideurs sont bombardés d’emails, de calls, de démos. Dans ce bruit incessant, ils ont développé un filtre très efficace.
Ils n’achètent pas des vitamines (des produits “nice-to-have” qui améliorent un peu le quotidien). Ils achètent des antidouleurs (des “must-have” qui stoppent une hémorragie d’argent ou de temps).
Si vous pitchez votre solution comme une amélioration technique, vous êtes une vitamine. On peut s’en passer.
Si vous pitchez votre solution comme la seule façon d’arrêter de perdre 2 millions de dollars par an, vous êtes un antidouleur. On signe tout de suite.
C’est le principe du “Gap Selling” popularisé par Keenan, ou de la méthode “Challenger Sale”2222. La vente ne se produit pas grâce aux fonctionnalités de votre produit. Elle se produit dans l’espace (le gap) entre la situation actuelle du client (le problème) et sa situation désirée (le résultat).
Plus vous creusez ce fossé — en montrant à quel point la situation actuelle est coûteuse et insupportable — plus la valeur de votre solution augmente.
L’erreur classique des techs françaises est de penser que le produit est le héros de l’histoire. “Regardez mon produit, il est génial !”. Non. Aux États-Unis, le client est le héros (genre Luke Skywalker). Il a un problème (l’Empire). Et vous ? Vous n’êtes pas le héros. Vous êtes Yoda. Vous êtes le guide qui lui donne le sabre laser pour gagner sa bataille.
La méthode en 4 étapes pour structurer votre discours "à l'américaine"
Oubliez votre deck corporate standard avec la slide “Qui sommes-nous” en deuxième position. Voici la structure qui convertit aux USA. Elle s’inspire de plusieurs frameworks de copywriting et de vente, adaptée spécifiquement pour le contexte B2B transatlantique.
1. Identifier et nommer la "douleur" (the pain)
Ne devinez pas. Faites preuve d’empathie radicale. Avant même de parler de vous, parlez d’eux.
Au lieu de dire : “Notre logiciel permet une meilleure gestion de la data”, essayez une approche qui vise directement la douleur :
“La plupart des VP Sales que je rencontre me disent qu’ils perdent environ 10 heures par semaine à nettoyer leur CRM au lieu de vendre. Est-ce que c’est une réalité que vous constatez aussi chez vous ?”
Le but ici est de faire dire “Oui, c’est exactement ça !” à votre prospect dès le début. Vous créez une connexion immédiate. Vous n’êtes plus un vendeur, vous êtes quelqu’un qui comprend leur quotidien.
Comme je l’expliquais dans mon article sur les erreurs de communication3, ne pas valider cette compréhension est souvent fatal. Si le prospect ne reconnaît pas le problème, il n’écoutera jamais la solution.
2. Quantifier le coût de l'inaction (the cost)
C’est l’étape que les Français sautent le plus souvent, par pudeur ou par manque d’habitude. Aux USA, “Money talks“. Un problème qui ne coûte rien n’est pas un problème business.
Il faut chiffrer.
Le temps perdu ? C’est du salaire jeté par les fenêtres.
Le risque légal ? C’est une amende potentielle de X millions.
La lenteur ? C’est des parts de marché cédées à la concurrence.
Utilisez des benchmarks américains pour être crédible. Si vous vendez une solution RH, ne citez pas le coût d’un développeur à Paris (50k€). Citez le coût d’un développeur à San Francisco (180k$). Cela montre que vous maîtrisez leur contexte. Si vous ne mettez pas un signe dollar ($) sur le problème, vous ne pourrez pas justifier le prix de votre solution plus tard.
3. Présenter le "paradis promis" (the outcome)
Avant de dévoiler votre produit, vendez la destination. Vendez le soulagement.
“Imaginez si votre équipe pouvait récupérer ces 10 heures par semaine. Imaginez si votre forecast était précis à 95% sans que vous ayez à toucher un fichier Excel. À quoi ressemblerait votre fin de trimestre ?”
Vous projetez le client dans un futur où le problème est résolu. Vous créez du désir. À ce stade, le client doit penser : “Je veux ça. Comment je l’obtiens ?”
C’est là, et seulement là, que vous avez la permission de parler de votre produit.
4. Votre solution comme le "pont" (the bridge)
C’est le moment de la révélation. Votre produit n’est pas la finalité, c’est le véhicule. C’est le pont qui permet de traverser le fossé entre la “Douleur” et le “Paradis”.
“C’est exactement pour ça que nous avons créé [Nom du Produit]. Contrairement aux outils classiques qui demandent une saisie manuelle, notre IA automatise…”
Soyez bref sur la technologie (“le moteur”), mais soyez lourd sur la fiabilité (“il vous amènera à destination à coup sûr”). C’est ici que vous pouvez sortir vos preuves sociales, vos certifications, et vos cas clients, comme leviers de réassurance4.
Exemple concret : transformation d'un pitch
Voyons ce que ça donne en pratique. Prenons l’exemple (anonymisé) d’une entreprise de cybersécurité française que j’ai accompagnée.
Version “Française” (Avant) :
Slide 1 : Titre “CyberShield Solutions”.
Slide 2 : Créée en 2015 à Lyon, 50 ingénieurs, certifiée ANSSI.
Slide 3 : Notre technologie de chiffrement polymorphe brevetée.
Slide 4 : L’architecture technique de notre pare-feu.
Réaction US : “Intéressant techniquement. Envoyez-nous une doc.” (Traduction : Poubelle).
Version “Américaine” (Après transformation) :
Slide 1 : “Comment éliminer le risque de Ransomware sans ralentir vos opérations.”
Slide 2 (Pain) : “Les attaques par ransomware ont augmenté de 300% cette année. Pour une PME, c’est souvent l’arrêt total.”
Slide 3 (Cost) : “Le coût moyen d’une attaque est de 4,2 millions de dollars, sans compter la perte de réputation.”
Slide 4 (Outcome) : “Vous devez pouvoir garantir à votre Board une continuité d’activité à 100%, même en cas d’attaque.”
Slide 5 (Bridge) : “CyberShield rend vos données invisibles aux attaquants grâce au chiffrement polymorphe. Voici comment ça marche…”
Réaction US : “Wow. Le coût de 4 millions me fait peur. On peut voir une démo demain ?”
Vous voyez la différence ? On parle du même produit. Mais dans le second cas, on a parlé business, risque et argent avant de parler bits et octets.
Comment valider votre discours avant le "go-to-market"
Vous n’avez pas besoin d’attendre votre premier grand rendez-vous pour tester cette structure.
Faites le “test du café”. Expliquez votre pitch à quelqu’un qui ne connaît rien à votre industrie (un ami, un conjoint). S’ils comprennent pourquoi c’est urgent et combien ça coûte de ne rien faire, vous êtes sur la bonne voie. S’ils vous disent “Ah, c’est comme un ordinateur ?”, recommencez.
Pratiquez aussi l’écoute active lors de vos premiers échanges. Quels mots exacts les Américains utilisent-ils pour décrire leurs problèmes ? “Bottleneck” ? “Headache” ? “Money pit” ? Notez ces mots. Et réutilisez-les mot pour mot dans votre pitch (c’est la technique du miroir). Rien n’est plus persuasif pour un Américain que d’entendre ses propres expressions dans la bouche d’un expert.
Structurer par le problème n’est pas être négatif ou “vendeur de peur”. C’est être empathique. C’est montrer au client que vous avez pris le temps de comprendre son monde avant d’essayer de lui vendre le vôtre. C’est la marque des vrais partenaires stratégiques. Alors, prêt à arrêter de parler dans le vide et à commencer à toucher la cible ?
Pour aller plus loin et recevoir chaque semaine des exemples concrets de scripts, des analyses de tendances et des stratégies adaptées pour les entrepreneurs français aux USA, rejoignez le Cercle des TransAtlantic Entrepreneurs pour recevoir chaque semaine votre brief stratégique. C’est le meilleur moyen de rester affûté sur les codes qui changent.
Si vous sentez que votre pitch actuel ne convertit pas assez et que vous voulez un regard extérieur pour le recalibrer spécifiquement pour vos cibles américaines, prenez rendez-vous pour diagnostiquer votre acquisition client U.S.. On verra ensemble où ça bloque et comment transformer vos présentations en opportunités signées.
