Nuclear decommissioning aux USA : pourquoi le démantèlement américain ouvre un marché de 80 milliards aux fournisseurs européens
Pendant que tout le monde regarde les nouveaux réacteurs SMR et advanced, un autre marché est en train de doubler en silence aux États-Unis : le démantèlement des centrales nucléaires en fin de vie. C’est un sujet que mes clients industriels français découvrent souvent par hasard, et qui change leurs priorités commerciales en six mois.
Le nuclear decommissioning démantèlement USA représente un marché cumulé de 80 milliards de dollars sur 15 ans, avec 23 réacteurs déjà en cours de démantèlement et une vingtaine d’autres à venir. Source : NRC, “Decommissioning Status Report 2024” et S&P Global, “US Nuclear Decommissioning Market Outlook 2025-2040”. Et la France a une expertise mondialement reconnue sur ce sujet, héritée du démantèlement de Brennilis, Superphénix, Marcoule.
Je vais analyser trois cas concrets de chantiers de démantèlement US où les fournisseurs européens ont gagné — ou raté — leur entrée. Cela vous donnera la matrice pour positionner votre offre.
Cas 1 : Vermont Yankee et l’arrivée d’Orano via NorthStar
Vermont Yankee, réacteur PWR de 620 MWe, a été arrêté en 2014 par Entergy. En 2018, la centrale a été vendue à NorthStar, opérateur américain spécialisé dans le démantèlement, pour un dollar symbolique. Pourquoi un dollar ? Parce que NorthStar reprenait avec elle le decommissioning trust fund de 600 millions de dollars constitué pendant 40 ans d’exploitation.
Ce qui m’intéresse : NorthStar est devenu une joint venture avec Orano dès 2017. Orano apporte l’expertise nucléaire, NorthStar apporte la maîtrise des chantiers civils US et les permis. Le démantèlement de Vermont Yankee est devenu la vitrine commerciale d’Orano sur le marché US.
Résultat à fin 2024 : la JV NorthStar-Orano a remporté également le démantèlement de Crystal River 3, Indian Point 2-3, Pilgrim, Palisades. Soit l’équivalent de 7 milliards de dollars de chantiers cumulés. Source : Power Engineering Magazine, “Decommissioning Contractor Market Share 2024”.
Leçon pour les fournisseurs français : passer par une JV avec un acteur US local accélère massivement la pénétration. Orano n’aurait jamais gagné Indian Point en arrivant seul. C’est le couplage expertise française + permis US qui fait la différence.
Cas 2 : San Onofre et l’opportunité ratée par les fournisseurs européens
San Onofre Nuclear Generating Station (SONGS) en Californie a été arrêté en 2013. Le démantèlement, confié à AECOM-EnergySolutions, représente un budget de 4,7 milliards de dollars. La phase active de décontamination et démantèlement a démarré en 2020.
Sur ce chantier, plusieurs lots techniques étaient ouverts à des fournisseurs européens : robotique de décontamination, télémanipulation pour les zones haute radioactivité, instrumentation de caractérisation radiologique. Trois fournisseurs français étaient théoriquement positionnés (un de Cherbourg, un de Marcoule, un de Saclay).
Aucun n’a remporté de lot significatif. Pourquoi ? J’ai parlé directement avec deux d’entre eux. Diagnostic récurrent : ils ont approché le sujet comme un sujet technique français. Documentation en français traduite à la va-vite, équipes commerciales sans présence US permanente, pas d’accompagnement en avocat américain pour les conditions contractuelles.
Le marché a été pris par WS Atkins (UK), Nuvia (UK-FR mais avec présence US installée), et Studsvik (Suède). Ces trois acteurs ont en commun une présence US opérationnelle de plus de 5 ans, des certifications NRC à jour, et des avocats US dédiés. Le coût d’entrée est réel — 1,5 à 3 millions d’euros sur 3 ans pour s’installer crédible — mais sans cet investissement, vous ne gagnez pas.
Leçon : sur le démantèlement US, il ne suffit pas d’avoir la meilleure techno. Il faut être structuré commercialement et juridiquement aux États-Unis. Les fournisseurs qui visent ce marché en mode “export occasionnel” perdent à chaque coup.
Cas 3 : Indian Point et la stratégie Holtec
Indian Point Energy Center, trois réacteurs en banlieue de New York (deux PWR + une unité retirée), a fermé en 2021. Le démantèlement a été confié à Holtec, qui a racheté la centrale à Entergy avec son trust fund de 2,1 milliards de dollars.
Holtec n’a pas la même approche que NorthStar-Orano. Holtec internalise la quasi-totalité du démantèlement — fabrication des conteneurs Hi-Storm pour le combustible usé, démolition civile, gestion des déchets via leurs propres centres. Leur stratégie : limiter la sous-traitance externe pour capter la marge.
Résultat pour les fournisseurs français : très peu d’opportunités sur le coeur du chantier. Mais des niches existent sur les composants où Holtec n’a pas de capacité interne. Trois axes ouverts : la robotique de découpe sous-marine pour les internes de cuve, les procédés de décontamination chimique avancée, et les outils de caractérisation radiologique en temps réel.
J’ai accompagné un fabricant nantais de robots subaquatiques sur ce dossier l’an dernier. On a démarré par une intro chaude via le DoE, on a obtenu un meeting avec le decommissioning operations director de Holtec, et neuf mois plus tard ils ont commandé un système pour Indian Point Unit 2. Pas un méga-contrat — environ 1,8 million d’euros — mais une référence US qui a ouvert ensuite Pilgrim et Palisades.
Leçon : visez les niches où l’opérateur n’a pas de capacité interne, pas le coeur du démantèlement où la concurrence est saturée. Et frappez direct chez l’opérateur, pas chez l’EPC, parce que dans le démantèlement c’est l’opérateur qui maîtrise la commande.
Le calendrier 2026-2035 : où vont se concentrer les commandes
Voici comment je segmente le marché pour mes clients qui démarrent.
Phase 1 (2026-2028) : montée en puissance des chantiers déjà attribués. Indian Point, Pilgrim, Palisades, Vermont Yankee sont en plein démantèlement actif. Les besoins concernent la robotique, la caractérisation, le découpage. Si votre techno est mature et qualifiable rapidement (6-12 mois), c’est ici que vous vendez.
Phase 2 (2028-2031) : lancement des chantiers Diablo Canyon (Californie, fermeture 2030), Comanche Peak (Texas, fermeture annoncée 2030), Byron (Illinois). Ces chantiers représentent 8 à 12 milliards de dollars cumulés. Les appels d’offres principaux se prépareront 2027-2028. C’est le coeur de cible pour vous.
Phase 3 (2030-2035) : démantèlements anticipés liés aux extensions de licence non renouvelées, possibilité de fermetures non encore annoncées. Plus spéculatif, mais le pipeline cumulé pourrait représenter 20 milliards supplémentaires.
Source consolidée : Nuclear Energy Institute, “U.S. Nuclear Plant Decommissioning Schedule 2024-2050”.
Les trois compétences françaises qui se vendent vraiment
De ce que je vois sur le terrain, trois compétences françaises ont une vraie valeur de marché aux États-Unis pour le démantèlement.
La première : la décontamination chimique avancée. Les procédés CITROX, CORD, et DECOHA développés par le CEA et Areva/Orano sont reconnus mondialement. Aux USA, les opérateurs cherchent des alternatives au procédé EPRI standard parce que les délais et les volumes de déchets liquides sont énormes.
La deuxième : la robotique télémanipulée pour environnements haute radioactivité. Les acteurs français (CYBERNETIX-Orano, Endel, RB3D) ont une avance technique reconnue parce qu’ils ont travaillé sur Marcoule, Brennilis, Cadarache. Aux USA, la concurrence directe est faible (Toshiba, Hitachi sont japonais).
La troisième : la caractérisation radiologique avancée par drone et capteurs autonomes. Les startups françaises issues du CEA Tech (NUVIA Mirion, MIRION pour la metrologie) ont des solutions que la plupart des opérateurs US découvrent encore.
Si votre entreprise s’inscrit dans une de ces trois compétences, votre fenêtre est ouverte 2026-2030. Au-delà, des concurrents US auront construit des alternatives et la prime au premier entrant disparaîtra.
Comment je conseille de structurer votre approche US démantèlement
Si vous démarrez sur ce marché, voici la séquence que je fais suivre à mes clients.
Phase 1 — Diagnostic interne (2-3 mois). Cartographier votre techno, vos références françaises et européennes, et identifier 2 ou 3 niches US où vous êtes positionnable. Ne ciblez pas tout le marché, ciblez là où vous êtes meilleur que les Américains.
Phase 2 — Approche commerciale ciblée (4-6 mois). Identifier les 4 ou 5 opérateurs US prioritaires (Holtec, NorthStar-Orano, EnergySolutions, AECOM, Studsvik USA). Approcher leur decommissioning director via intro chaude. Obtenir un meeting de découverte technique.
Phase 3 — Qualification fournisseur (8-14 mois). Si meeting positif, lancer le processus de qualification ASME NQA-1 si applicable, ou les procédures internes de l’opérateur. Coût typique : 300-600 K€.
Phase 4 — Premier contrat (12-18 mois). Démarrer par un contrat pilote sur un chantier en cours, volume initial 500 K à 2 M$. Pas le méga-deal, mais la preuve de concept qui ouvre les chantiers suivants.
Si vous voulez creuser ce sujet, l’article sur la NRC et la régulation nucléaire américaine donne le cadre réglementaire applicable au démantèlement. Mon guide complet sur les opportunités nucléaire et hydrogène aux États-Unis couvre le panorama des marchés. Et l’article sur les advanced reactor designs vous montre l’autre versant du marché : le neuf.
Si vous fabriquez de la techno qui peut servir au démantèlement et que vous voulez qu’on regarde ensemble votre positionnement, on peut se voir 30 minutes. J’ai un panorama des opportunités ouvertes en 2026 que je partage volontiers.
