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Technologies duales : ce qu’une deeptech française doit gérer avant d’exporter aux USA

technologies duales, par Christina Rebuffet

Les technologies duales sont celles qui ont un usage civil parfaitement légitime et un usage militaire possible. Capteurs, lasers, matériaux composites, chiffrement, calcul haute performance, drones, composants électroniques : beaucoup de deeptech françaises en produisent sans le savoir.

Le piège tient en une phrase. Un dirigeant se dit que son produit est civil, donc qu’aucun contrôle ne le concerne. Or le contrôle des biens à double usage vise précisément les produits civils, et il s’applique dans les deux sens de l’Atlantique.

Voici les trois régimes à traiter, et celui que presque tout le monde découvre trop tard.

Ce que recouvrent les technologies duales

La qualification ne dépend ni de votre intention ni de votre marché. Elle dépend de caractéristiques techniques listées dans des annexes réglementaires.

Un capteur devient contrôlé au-delà d’un certain seuil de sensibilité. Un algorithme de chiffrement le devient au-delà d’une longueur de clé. Un alliage le devient au-delà d’une température de service.

Autrement dit, c’est une question de mesure, pas d’appréciation. Deux produits qui se ressemblent peuvent relever de régimes différents parce qu’un paramètre franchit un seuil.

Première conséquence pratique : la classification est un travail d’ingénieur autant que de juriste. Elle se fait fiche technique en main.

Premier régime : le contrôle à la sortie de France

Celui-ci est régulièrement oublié, parce que les dirigeants pensent au droit américain et négligent le leur.

L’Union européenne encadre l’exportation des biens à double usage par un règlement dédié, dont le texte consolidé est consultable sur EUR-Lex. Les produits contrôlés figurent dans une annexe technique, révisée régulièrement.

En France, l’autorisation relève du service compétent de l’administration économique. Selon le bien et la destination, vous relevez d’une licence générale, globale ou individuelle.

Le point important : les États-Unis sont une destination étrangère comme une autre au regard de ce texte. Livrer votre propre filiale américaine reste une exportation.

J’insiste, car c’est l’erreur la plus fréquente que je rencontre. Beaucoup de groupes français transfèrent des prototypes à leur entité américaine sans licence, en considérant qu’un mouvement intragroupe n’est pas une exportation. Le droit ne fait pas cette distinction.

Deuxième régime : le contrôle américain

Une fois vos technologies duales arrivées aux États-Unis, ou dès lors qu’elles contiennent des composants d’origine américaine, le droit américain entre en jeu.

L’administration compétente relève du département du Commerce, à travers son bureau chargé de l’industrie et de la sécurité. Le référentiel est une liste de contrôle qui attribue à chaque produit un code de classification.

Ce code détermine tout : les destinations soumises à licence, les exceptions applicables, les obligations de tenue de registres.

Deux subtilités méritent votre attention.

La première tient à la règle de contenu américain. Un produit fabriqué en France peut retomber sous compétence américaine s’il incorpore une proportion suffisante de technologie ou de composants d’origine américaine. Votre produit français n’est donc pas automatiquement hors champ.

La seconde tient à la distinction avec le régime des matériels de guerre. Si votre produit est spécifiquement conçu pour un usage militaire, vous basculez dans un cadre bien plus strict, que j’ai traité dans réglementation ITAR, le guide des exportateurs français.

Troisième régime : l’exportation réputée, celle que personne n’anticipe

Voici le sujet qui coûte le plus cher, parce qu’il ne ressemble pas à une exportation.

Le droit américain considère que communiquer une technologie contrôlée à un ressortissant étranger, y compris sur le sol américain, équivaut à exporter cette technologie vers le pays de cette personne.

Lisez cette phrase deux fois, puis appliquez-la à votre organisation.

Votre ingénieur français, en mission de trois semaines dans votre filiale américaine, accède au serveur de développement. Selon la classification, cet accès peut constituer une exportation soumise à licence.

Votre directeur technique parisien se connecte depuis la France au dépôt de code hébergé aux États-Unis. Même mécanisme.

Vous recrutez à San Diego un ingénieur de nationalité étrangère. Lui donner accès à la technologie contrôlée relève de la même logique.

Ce régime attrape les entreprises précisément là où elles ne regardent pas : les droits d’accès informatiques et la mobilité interne. Les mesures de cloisonnement des données que j’évoque dans stockage des données et sécurité en contexte contrôlé valent aussi ici.

La méthode que je fais appliquer

Quatre étapes, dans cet ordre. Inverser l’ordre fait perdre des mois.

Classifier. Pour chaque produit et chaque technologie, déterminez le code applicable des deux côtés. Ce travail se documente et se conserve. Une classification non écrite n’existe pas en cas de contrôle.

Cartographier les flux. Listez tout ce qui traverse une frontière : matériel, plans, code source, résultats d’essais, notes techniques. Ajoutez les accès distants, qui sont des flux invisibles.

Obtenir les autorisations. Licences côté français, licences ou exceptions côté américain. Les délais d’instruction sont longs, donc à intégrer au calendrier commercial.

Instituer un programme interne de conformité. Une personne responsable, une procédure écrite, un contrôle des tiers, une formation des équipes, un journal des transferts. Ce programme est aussi ce qui vous protège en cas d’erreur.

Ce que ça change dans votre stratégie américaine

Le contrôle export n’est pas seulement une contrainte administrative. Il façonne des décisions structurantes.

Il pèse sur le choix du lieu de développement. Concentrer la recherche en France limite l’exposition au régime américain, mais complique la vente aux agences fédérales.

Il pèse sur le recrutement. Certains postes américains supposeront des vérifications de statut, ce qui restreint le vivier et allonge les délais.

Il pèse sur les partenariats. Un intégrateur américain vous demandera votre classification avant de vous référencer, exactement comme dans l’univers de la conformité cyber pour fournir le département de la Défense.

Il pèse enfin sur la valorisation. Une deeptech dont les technologies duales sont proprement classées et documentées se vend mieux, parce que l’acquéreur n’hérite pas d’un risque non chiffré.

Les erreurs que je vois revenir

Attendre le premier client pour se poser la question. La classification prend du temps, la licence davantage.

Croire qu’un accord de confidentialité suffit. Un contrat privé ne lève aucune obligation réglementaire.

Confondre les deux régimes américains. Le régime des matériels de guerre et celui des biens à double usage ne se traitent pas de la même façon, et l’un exclut l’autre.

Oublier les sous-traitants. Envoyer un plan à un usineur situé dans un pays tiers est un transfert.

Négliger la propriété intellectuelle. La structuration des droits entre entités interagit avec le contrôle export, sujet que j’aborde dans propriété intellectuelle et structure américaine.

Par où commencer

Prenez votre produit phare et faites établir sa classification des deux côtés. Cette seule démarche vous dira si vous avez un sujet ou non.

Si la réponse est non, vous aurez dépensé quelques semaines et gagné une tranquillité documentée. Si elle est oui, vous l’apprendrez avant d’avoir signé un contrat que vous ne pourriez pas exécuter.

Pour situer ce chantier dans une stratégie de vente américaine plus large, mon article sur vendre une deeptech française aux acheteurs américains pose le cadre commercial.

Si vous vous demandez si vos technologies duales vous exposent, prenez rendez-vous avec moi et nous ferons le point sur votre situation. Vous pouvez aussi découvrir la méthode que j’ai développée pour séquencer une implantation américaine.

Les informations présentées dans cet article sont fournies à titre informatif uniquement et ne constituent pas un conseil juridique. Les listes de contrôle et les seuils techniques évoluent régulièrement. Je vous recommande de consulter un professionnel qualifié en droit du contrôle des exportations pour votre situation spécifique.

Christina Rebuffet-Broadus

À propos de Christina Rebuffet-Broadus

Je suis Christina Rebuffet-Broadus, et je me définis comme un "strategic operator" France<-->USA. Après avoir accompagné plus de 40 PME et ETI à conquérir le marché américain, j’ai une conviction : une stratégie ne vaut que si quelqu’un la porte sur le terrain avec vous. C’est exactement ce que je fais, et j’ai contribué à la génération de plus de 2Md$ de chiffre d’affaires pour mes clients. J’anime également le podcast "Crossing the Atlantic", et j’écris actuellement une série de livres sur l’impact de l’interculturalité sur la réussite des projets transatlantiques.

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